Cinéphilo · Prolonger le corps augmenté
S’équiper, se transformer. Que devient notre humanité lorsque notre puissance change d’échelle ?
Iron Man, Jon Favreau, 2008 · extrait en français · 1 min 56.
Tony Stark fabrique une armure. Sa puissance passe par un équipement qui prolonge son corps. Pour lire cette image avec Bergson, changeons d’échelle : que devient l’humanité quand ses outils forment autour d’elle un corps immensément plus puissant que chacun de ses membres ?
L’outil de l’ouvrier continue son bras ; l’outillage de l’humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d’une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement.
Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la « houille blanche », et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d’années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n’en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce : ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l’homme sur la planète.
Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début : l’extension s’était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux . Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle.
D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique.
Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel.
Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, 1932, chapitre IV, « Remarques finales. Mécanique et mystique ». Lire le texte source.
Le corps augmenté dont parle Bergson est celui de l’humanité équipée de ses instruments. L’enjeu est de donner une direction à une puissance collective dont l’extension matérielle n’a pas été accompagnée d’un développement moral comparable.
Qu’un génie mystique surgisse ; il entraînera derrière lui une humanité au corps déjà immensément accru, à l’âme par lui transfigurée. Il voudra faire d’elle une espèce nouvelle, ou plutôt la délivrer de la nécessité d’être une espèce : qui dit espèce dit stationnement collectif, et l’existence complète est mobilité dans l’individualité. Le grand souffle de vie qui passa sur notre planète avait poussé l’organisation aussi loin que le permettait une nature à la fois docile et rebelle.
On sait que nous désignons par ce dernier mot l’ensemble des complaisances et des résistances que la vie rencontre dans la matière brute, – ensemble que nous traitons, à l’exemple du biologiste, comme si l’on pouvait lui prêter des intentions. Un corps qui comportait l’intelligence fabricatrice avec, autour d’elle, une frange d’intuition, était ce que la nature avait pu faire de plus complet. Tel était le corps humain. Là s’arrêtait l’évolution de la vie.
Mais voici que l’intelligence, haussant la fabrication de ses instruments à un degré de complication et de perfection que la nature (si inapte à la construction mécanique) n’avait même pas prévu, déversant dans ces machines des réserves d’énergie auxquelles la nature (si ignorante de l’économie) n’avait même pas pensé, nous a dotés de puissances à côté desquelles celle de notre corps compte à peine : elles seront illimitées, quand la science saura libérer la force que représente, condensée, la moindre parcelle de matière pondérable.
L’obstacle matériel est presque tombé. Demain la voie sera libre, dans la direction même du souffle qui avait conduit la vie au point où elle avait dû s’arrêter. Vienne alors l’appel du héros : nous ne le suivrons pas tous, mais tous nous sentirons que nous devrions le faire, et nous connaîtrons le chemin, que nous élargirons si nous y passons.
Du même coup s’éclaircira pour toute philosophie le mystère de l’obligation suprême : un voyage avait été commencé, il avait fallu l’interrompre ; en reprenant sa route, on ne fait que vouloir encore ce qu’on voulait déjà. C’est toujours l’arrêt qui demande une explication, et non pas le mouvement.
Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, chapitre IV, derniers développements. Lire le texte source.
Lire les dernières pages de Bergson et poursuivre avec Günther Anders.
Dans Watchmen, Jon Osterman ne revêt pas une armure : son corps est désintégré, puis il se reconstitue. Cette transformation lui donne une puissance et une perception du temps qui bouleversent son rapport aux autres. Elle ouvre une question : une capacité d’action immense suffit-elle à rendre capable de répondre de ses actes ?
Cet extrait annonce notre prochaine rencontre : « Comment augmenter l’âme ? ». Après avoir exploré le corps augmenté, nous interrogerons l’imagination et les sentiments qui pourraient nous permettre d’habiter cette puissance.
Watchmen, Zack Snyder, 2009 · extrait sous-titré en français · 2 min 10.
Mardi 3 novembre 2026 à 19h · Forum des images
Durée : 1h30, avec des échanges au fil de la séance.
Comment augmenter l’âme ? — informations et réservation
Ouverture des réservations annoncée par le Forum : mercredi 21 octobre à 19h.